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Dans l'intérêt de qui ?
Une approche quadri-dimensionnelle des valeurs humaines


Les valeurs humaines ont des origines fort différentes. Parfois, elles jaillissent d'une manière spontanée lors du passage du temps, à d'autres moments, elles sont construites d'une manière volontaire pour des raisons bien définies.

Les valeurs humaines peuvent être classées en catégories différentes et, souvent, le nom qui leur est attribué change en fonction de la catégorie à laquelle elles appartiennent. Ainsi, certaines sont appelées traditions, coutumes alors que d'autres sont dites lois, régulations ou commandements. Ces termes portent bien entendu sur des différences importantes et il conviendrait de ne les utiliser qu'à bon escient.

Comme le comportement humain est majoritairement conditionné par les finalités auxquelles il s'adresse, il est aisé de distinguer entre les valeurs humaines en se posant la question de savoir dans l'intérêt de qui telle ou telle valeur a été instaurée. Il apparaît ainsi qu'il existe quatre entités (auxquelles on pourrait ajouter des sous-catégories) qui peuvent constituer l'intérêt de "quelqu'un"et qui doivent donc toutes être considérées comme des valeurs de natures différents.

L'intérêt du groupe

Le groupe est la première entité humaine et, anciennement, il se situe bien en deçà des consciences individuelles. De même que les gorilles ou les chimpanzés, tous les humains appartiennent à des groupes et, souvent, préfèrent obéïr aux règles du groupe que de se retrouver isolés, exclus. Les groupes modernes sont de toutes natures et de toutes tailles et sont tous fondés sur le sentiment d'appartenance : les gangs, les clubs de sport, les sectes, les partis politiques, les entreprises, les classes sociales sont autant de groupes dont l'intérêt est souvent privilégié par leurs membres au détriment parfois des leurs propres, dans le seul souci d'appartenir, de ne pas se sentir exclu, non-existant.
Contrairement aux primates, la nature des groupes humains est …leur culture. Les différences culturelles commencent avec le langage mais elles s'étendent vite sur toutes les traditions sociales, les normes, les coutumes, les rites et symboles. Tout ce qui précède appartient à des groupes culturels spécifiques et définit les modalités d'appartenance des individus aux groupes. Il est important de comprendre que les valeurs d'un groupe sont faites non dans l'intérêt de ses membres, mais dans l'intérêt du groupe lui-même, ne serait-ce qu'afin de le maintenir en existence, d'assurer sa survie.
Le pouvoir du groupe sur ses membres est si énorme que, au nom des valeurs du groupe, il est possible de leur imposer des sacrifices extrêmes, y compris la mort (la guerre et la vendetta sont des manifestations de cette sorte de sacrifice qu'on accepte et auquel on participe au nom du groupe).
Les valeurs de groupe sont certainement les plus puissantes de toutes. Comme ce sont aussi les plus anciennes, leur présence encore aujourd'hui atteste de leur capacité à mobiliser les individus et à les asservir.

L'intérêt de l'État

L'État politique a été inventé dans l'Antiquité grecque par des esprits puissants qui ont compris que le seul moyen de libérer les individus du pouvoir de leurs groupes respectifs était de les faire passer de l'état d'élements indifférenciés du groupe à celui de citoyens différenciés d'un État. Pour ce faire, il fallait créer des institutions qui seraient servies par tous les citoyens au nom d'un intérêt général qui viendrait s'opposer aux intérêts privés des groupes. Aussi, les notions d'institutions et de bien public furent-elles introduites en même temps par les instaurateurs des Cités-États que furent nombreuses cités grecques, dont les deux principales : Sparte et Athènes.
Cette révolution amena avec elle la démocratie, qui se fonde sur l'idée que chaque individu compte, qu'il a son mot à dire et qu'il doit être entendu. Ainsi, dans le champ des valeurs politiques, les individus sont devenus autre chose que des membres d'un groupe ; ils appartiennent désormais à une entité supérieure, l'État, qu'ils ont pour mission de servir mais qui, en retour, a également mission de les protéger.
Cependant, l'appartenance sera toujours l'appartenance. En acceptant les normes politiques de l'État, les citoyens acceptent aussi qu'il faille défendre l'État contre les États voisins. Aussi, alors que les États se disent et agissent dans l'intérêt de leurs citoyens, il n'en demeure pas moins qu'entre eux, entre États, ils se comportent comme des groupes qui restent en compétition parfois mortelle, qui se méfient les uns des autres et qui règlent leurs conflits par les moyens les plus archaïques.
C'est ainsi que les belles expériences de la res publica en Grèce se sont terminées dans le sang lorsque les cités-États (dont de nombreuses démocraties) se sont entretuées au cours des guerres du Péloponnèse.
Jusqu'à nos jours, les États constitués n'ont pas trouvé d'autre moyen de régler leurs conflits entre eux que les Traités ou la guerre qui, certes, peut prendre plusieurs formes. Ces deux modes de fonctionnement sont d'exactes répliques des comportements des groupes à partir du moment où ces derniers sont livrés à eux-mêmes. En effet, comme il n'existe pas de puissance exécutive se situant au-dessus des États (ces derniers sont donc souverains), les Traités ne possèdent que la valeur que les États veulent bien leur donner.

L'intérêt du citoyen

Le champ politique a acquis toute sa puissance de conviction au travers de son action dans l'intérêt du citoyen. Celui-ci commence bien entendu avec la sécurité (à l'intérieur des frontières) puis se développe en un nombre plus ou moins grand de valeurs juridiques et sociales destinées à maintenir la paix interne, à protéger les citoyens et parfois à leur donner un certain nombre d'avantages qui les rendront encore plus fidèles au système politique qu'ils se sont choisi.
Les valeurs juridiques et sociales sont dictées par l'État. Aussi, elles ne peuvent exister qu'en son sein. Il est important de remarquer que ces valeurs ne sont nullement spontanées ou arbitraires. Elles requièrent l'existence d'institutions pour pouvoir être produites et abrogées. Ainsi le code de Hammourabi qui est édifié par le roi-dieu et par lui seul ne peut être considéré stricto sensu comme un système juridique institutionnel car il n'existe que par la décision du roi et il disparaît donc automatiquement à la mort de ce dernier (à moins qu'il ne soit sacralisé par le groupe, acquérant ainsi une valeur religieuse, ritualisée et mythifiée).
Les valeurs juridiques sont extrêment efficaces car elles ont pour rôle à la fois de défendre l'intérêt général (le bien public), l'intérêt de chacun des citoyens et – en même temps – de contrôler les dépassements possibles des intérêts privés, ceux des citoyens-individus, mais aussi ceux de tous les groupes…autres que l'État lui-même.
Mais il ne faut se faire aucune illusion sur la finalité des États et des systèmes juridiques qu'ils instaurent. C'est toujoursin fine l'intérêt du système politique qui prévaut. Les valeurs politiques et juridiques sont ainsi souvent (mais pas toujours) des valeurs a-morales, indifférentes aux intérêts de toute personne ou groupe qui ne se trouve pas au sein de l'État qui les a produites.

L'intérêt de l'humanité

On rejoint ici, enfin, le champ proprement éthique. L'éthique en tant que constructice de valeurs universelles a été inventée localement - et uniquement - dans le monothéisme. L'éthique prévoit que chaque être humain singulier doit réfléchir aux conséquences de chacun de ses actes, selon que cet acte peut servir ou nuire à un autre individu humain, quel que soit le groupe, l'État, ou le système juridique qui peut chapeauter ces deux individus et leurs comportements.
Cette idée révolutionnaire – qui n'a guère été appliquée par les juifs, chrétiens ou musulmans, en tant que groupes sociaux, mais qui ne manqua pas d'influencer de nombreuses personnes singulières – fut développée par quelques philosophes, dont l'épitome fut Kant avec son impératif catégorique qui impose que l'acte moral soit accompli en devoir à l'égard de la totalité de l'humanité et de chacun de ses éléments.
Ainsi, chaque être humain et tout être humain devient une fin en soi, en raison de sa dignité inaliénable, attachée uniquement à son humanité et totalement indépendante de ses conditions sociales, de ses actions ou même de son état physique ou mental.