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Le déluge selon la Genèse

L’histoire du déluge dans la Genèse occupe près de quatre chapitres. Comme ce découpage est conventionnel et donc arbitraire, j’ai choisi d’indiquer les chapitres discrètement en tête de paragraphes sans leur donner de titres, ce qui permettra ainsi de voir la continuité du narratif et ses répétitions (dont la rhétorique – en parallèles et en chiasmes – est clairement sémitique). Comme souvent dans la logique générale des textes monothéistes, ces répétitions sont intéressantes …surtout par ce en quoi elles diffèrent.
Cependant, avant d’entrer dans le texte, un avertissement s’impose. Le texte mésopotamien peut avoir amusé ou ému le lecteur. Le texte biblique n’est plus dans cette même catégorie d’une lecture de distraction et d’émotion. N’oublions pas en effet que le texte biblique se présente à nous comme réfutant l’erreur et le mensonge. Avec cette prise de position présente à l’esprit, il nous est donc impossible de nous contenter de hausser les épaules face aux invraisemblances du texte ; il est essentiel d’en rechercher les enseignements.
Car c’est en raison de ces invraisemblances que nous appliquons la règle du soupçon sur le texte en nous disant que tant d’invraisemblances ne peuvent que réfuter la prétention du texte à énoncer du sérieux. Et c’est là que se trouve l’erreur qui consiste à lire le texte biblique avec la grille rationnelle grecque du savoir, alors qu’il doit se lire au travers de la grille tout aussi rationnelle (mais monothéiste) du vouloir.
En d’autres termes, ce texte n’a aucune prétention à dire des vérités géologiques, climatologiques ou biologiques. Sa fonction est de dire à l’être humain quelque chose qui le concerne, et qui concerne ses relations avec les autres créatures ainsi qu’avec Dieu. Le message du monothéisme – que le déluge ait réellement eu lieu ou non – transcende la réalité factuelle et la néglige. Ce n’est pas elle qui pose question, mais uniquement la prise de conscience humaine du statut de l’être humain. C’est là que se situe la volonté d’être, tant ontologique, qu’épistémique qu’éthique.
Dans ce qui suit, je tâcherai de montrer comment cette grille du vouloir fonctionne sur cet exemple précis. Gardons cependant présent à l’esprit que le texte ci-dessous nous dit quelque chose non seulement par ce qu’il exprime, mais aussi par ce qu’il omet de dire. Les silences (par rapport aux textes mythiques) sont ici aussi importants que les discours.

Genèse, chapitre 6, verset 5 et suivants

(6-5 à 6-12) – Le SEIGNEUR vit que la méchanceté de l’homme se multipliait sur la terre: à longueur de journée, son cœur n’était porté qu’à concevoir le mal, et le SEIGNEUR se repentit d’avoir fait l’homme sur la terre.

1/ Commentaire

Le postulat de départ est annoncé : les êtres humains (tous descendants d’Adam) sont universellement pris dans l’engrenage du mal et Dieu décide de les supprimer. Ici, l’important n’est pas tant la décision divine que la cause de cette décision. Que Dieu puisse supprimer des êtres humains qu’il a créés est – sur le plan logique – d’une simplicité enfantine. Reste cependant le problème du pourquoi auquel il était urgent de répondre, surtout au vu des raisons du déluge évoquées dans les mythes des Anciens et que le monothéisme biblique ne pouvait que considérer comme insupportables. Exit donc les bruits humains ou les lubies des divinités. La suppression d’un groupe d’humains dans sa totalité est un thème récurrent dans la Bible et le Coran. Il s’explique toujours par la méchanceté de la totalité du groupe. On retrouve par exemple cette histoire appliquée à Sodome et à Gomorrhe, éliminées pour leur méchanceté sans espoir. Une règle de la pensée monothéiste est que Dieu n’envoie jamais des châtiments naturels au hasard. Ainsi, les victimes de tremblements de terre ou d’éruptions volcaniques ne sont pas des coupables qui méritent châtiment, le phénomène atteignant aléatoirement les coupables et les innocents. Par contre, l’élimination d’un groupe dans sa totalité, une Cité, un peuple ou, comme c’est le cas ici, de l’humanité entière, peut être pris pour un signe de colère divine. C’est un peu comme si le collectif refusant de laisser une place à Dieu en son sein (ne fût-ce que par l’existence d’un seul juste), Dieu en retour refusait de laisser une place à ce collectif sur terre.

Il s’en affligea et dit: J’effacerai de la surface du sol l’homme que j’ai créé, homme, bestiaux, petites bêtes et même les oiseaux du ciel, car je me repens de les avoir faits.

2/ Commentaire

Deux questions se posent ici :

      • Pourquoi Dieu effacerait-il la totalité des espèces animales terrestres avec l’Homme qui, rappelons-le, est le seul responsable?
      • Pourquoi Dieu voudrait-il préserver des spécimens de créatures dont on sait fort bien qu’il est capable de les recréer ex-nihilo à volonté?

La solution à ces deux mystères viendra par la suite.

Mais Noé trouva grâce aux yeux du SEIGNEUR.

3/ Commentaire

Le privilège de Noé est extraordinaire puisque, au travers de lui et de sa descendance, c’est l’humanité adamique elle-même qui sera ressuscitée. Dieu ne décide pas de créer une autre forme de vie intelligente sur terre, alors qu’il en a clairement les moyens. Ce choix de préserver Noé et sa famille et par suite de préserver les fils d’Adam indique que le terme de « repentir » utilisé plus haut n’est pas tout à fait approprié. Dieu ne se repent pas de la création d’Adam ( en être omniscient, il est censé savoir quelles sont les suites de ses choix et, de plus, il fait un pari sur l’être humain, un pari qu’il ne saurait perdre). Par son choix d’abolir l’humanité SAUF quelques individus, il affirme seulement que l’humanité avait pris une pente trop radicalement mauvaise. Le recommencement avec Noé de l’aventure humaine représente en quelque sorte une « rectification ». Il prouve qu’il n’y avait pas – qu’il n’y avait jamais eu – intention d' »éradication ». La création de l’être humain doit être comprise comme un événement singulier et définitif.

Voici la famille de Noé: Noé, homme juste, fut intègre au milieu des générations de son temps. Il suivit les voies de Dieu, il engendra 3 fils: Sem, Cham et Japhet. La terre s’était corrompue devant Dieu et s’était remplie de violence. Dieu regarda la terre et la vit corrompue, car toute chair avait perverti sa conduite sur la terre.

4/ Commentaire

Un début d’explication à la première des deux questions posées plus haut en commentaire 2 est amené ici. La corruption de l’être humain irradie sur la totalité de la création. Cette dernière prendrait-elle exemple sur l’Homme? Ou plutôt, l’Homme dans sa corruption, n’entraînerait-il pas celle du reste de la création? On pourrait méditer cette question de nos jours, à un moment où la maîtrise de l’Homme sur la nature semble pouvoir « corrompre » celle-ci d’une manière irréversible, en en brisant les équilibres fragiles. Obéissant aux ordres de l’Homme, auquel, ne l’oublions pas, elle est soumise par décret divin, la création pourrait ainsi d’une manière totalement déterminée – et donc en toute innocence – se rebeller contre lui. Le retour à l’équilibre ne pourrait alors se faire qu’au prix d’une extrême violence que l’Homme devra se faire à lui-même et au reste de la création qu’il domine et qu’il asservit (sujet d’extrême actualité).

(6-13 à 6-22) – Dieu dit à Noé: Pour moi la fin de toute chair est arrivée! Car à cause des hommes la terre est remplie de violence, et je vais les détruire avec la terre. Fais-toi une arche de bois résineux. Tu feras l’arche avec des cases. Tu l’enduiras de bitume à l’intérieur et à l’extérieur. Cette arche, tu la feras longue de 300 coudées, large de 50 et haute de 30. Tu feras à l’arche un toit à pignon que tu fixeras à une coudée au-dessus d’elle. Tu mettras l’entrée de l’arche sur le côté, puis tu lui feras un étage inférieur, un second et un 3ème.
Moi, je vais faire venir le Déluge c’est-à-dire les eaux sur la terre, pour détruire sous les cieux toute créature animée de vie; tout ce qui est sur terre expirera. J’établirai mon alliance avec toi. Entre dans l’arche, toi, et avec toi, tes fils, ta femme, et les femmes de tes fils. De tout être vivant, de toute chair, tu introduiras un couple dans l’arche pour les faire survivre avec toi; qu’il y ait un mâle et une femelle! De chaque espèce d’oiseaux, de chaque espèce de bestiaux, de chaque espèce de petites bêtes du sol, un couple de chaque espèce viendra à toi pour survivre. Et toi, prends de tout ce qui se mange et fais-en pour toi une réserve; ce sera ta nourriture et la leur. C’est ce que fit Noé; il fit exactement ce que Dieu lui avait prescrit.

5/ Commentaire

La véritable leçon d’éthique et de ré-institution de l’Homme commence dans ce paragraphe et chacun des suivants fera, en petites doses, un apport supplémentaire dans cette direction. L’alliance est promise à Noé, il s’agit d’une promesse définitive de ne jamais éliminer la totalité des humains. Pour l’instant, Noé ne sait pas de quoi cette alliance sera faite. Son obéissance sans discussion aux ordres divins est ainsi une preuve de sa confiance. Mais les conseils de Dieu à propos des animaux sont essentiels, puisqu’il est demandé à Noé (c’est-à-dire au seul représentant de l’humanité sur terre) de garantir leur survie. Il faut remarquer la différence entre ce message et celui que Dieu donna à Adam en lui proposant de nommer les espèces. Dans le cas d’Adam, c’était l’emprise intellectuelle de l’Homme sur la création qui était en jeu. Ici, dans le cas de Noé, c’est son emprise éthique. L’Homme est désormais responsable de toutes les créatures qu’il emmène sur l’Arche, avec un pouvoir supérieur encore à celui qui lui fut donné auparavant. Certes, il avait la capacité de s’en nourrir et de les utiliser, mais ici c’est leur existence – en tant qu’espèces – qui repose sur sa décision de les collecter et de les sauver en les emmenant dans l’arche. Peu importe qu’il n’y ait (logiquement) pas de place pour des milliers d’espèces. L’essentiel est d’attirer l’attention de l’être humain (la planète Terre n’est-elle pas elle aussi à sa manière une arche de Noé?) sur le fait qu’il est seul responsable de la survie de la création puisque celle-ci est sous sa domination. Ainsi, l’Homme devient (saut qualitatif important) non seulement un agent efficient sur chaque animal en particulier, mais aussi l’unique agent responsable de toutes les espèces animales en général. Ceci constitue une première leçon d’éthique écologique, une première institution morale de l’Homme en tant que régent de la création. Il y en aura d’autres.
Il est intéressant de remarquer que le règne végétal ne semble pas concerné et cette absence doit, elle aussi, donner à réfléchir.

(7-1 à 7-6) – Le SEIGNEUR dit à Noé: Entre dans l’arche, toi et toute ta maison, car tu es le seul juste que je vois en cette génération. Tu prendras 7 couples de tout animal pur, un mâle et sa femelle et d’un animal impur un couple, un mâle et sa femelle ainsi que des oiseaux du ciel, 7 couples, mâle et femelle, pour en perpétuer la race sur toute la surface de la terre. Car dans 7 jours, je vais faire pleuvoir sur la terre pendant 40 jours et 40 nuits, j’effacerai de la surface du sol tous les êtres que j’ai faits. Noé se conforma à tout ce que le SEIGNEUR lui avait prescrit. Noé était âgé de 600 ans quand eut lieu le Déluge c’est-à-dire les eaux sur la terre.
(7-7 à 7-10) – A cause des eaux du Déluge, Noé entra dans l’arche et avec lui ses fils, sa femme et les femmes de ses fils. Des animaux purs et des animaux impurs, des oiseaux et de tout ce qui remue sur le sol, couple par couple, mâle et femelle vinrent à Noé dans l’arche comme Dieu l’avait prescrit à Noé. 7 jours passèrent et les eaux du Déluge submergèrent la terre.
(7-11 à 7-16) – En l’an 600 de la vie de Noé, au 2ème mois, au 17ème jour du mois, ce jour-là tous les réservoirs du grand Abîme furent rompus et les ouvertures du ciel furent béantes. La pluie se déversa sur la terre pendant 40 jours et 40 nuits. En ce même jour, Noé entra dans l’arche avec ses fils, Sem, Cham et Japhet, et avec eux, la femme de Noé et les 3 femmes de ses fils ainsi que toutes les espèces de bêtes, toutes les espèces de bestiaux, toutes les espèces de petites bêtes qui remuent sur la terre, toutes les espèces d’oiseaux, tout volatile, toute bête ailée. Ils vinrent à Noé dans l’arche, couple par couple, de toute créature animée de vie. C’étaient un mâle et une femelle de toute chair qui entraient. Ils entrèrent comme Dieu l’avait prescrit à Noé. Le SEIGNEUR ferma la porte sur lui.
(7-17 à 7-24) – Le Déluge eut lieu sur la terre pendant 40 jours. Les eaux grossirent et soulevèrent l’arche qui s’éleva au-dessus de la terre. Les eaux furent en crue, formèrent une masse énorme sur la terre, et l’arche dériva à la surface des eaux. La crue des eaux devint de plus en plus forte sur la terre et, sous toute l’étendue des cieux, toutes les montagnes les plus élevées furent recouvertes par une hauteur de 15 coudées. Avec la crue des eaux qui recouvrirent les montagnes, expira toute chair qui remuait sur la terre, oiseaux, bestiaux, bêtes sauvages, toutes les bestioles qui grouillaient sur la terre, et tout homme. Tous ceux qui respiraient l’air par une haleine de vie, tous ceux qui vivaient sur la terre ferme moururent. Ainsi le SEIGNEUR effaça tous les êtres de la surface du sol, hommes, bestiaux, petites bêtes, et même les oiseaux du ciel. Ils furent effacés, il ne resta que Noé et ceux qui étaient avec lui dans l’arche. La crue des eaux dura 150 jours sur la terre.

6/ Commentaire

Notons les silences, par rapport au texte mythique : ici, aucune ruse de la part de Dieu ou de Noé. Aucune exploitation des autres (des condamnés à mort) pour la construction de l’arche, aucune dramatisation de la tragédie en cours.

(8-1 à 8-5) – Dieu se souvint de Noé, de toutes les bêtes et de tous les bestiaux qui étaient avec lui dans l’arche; il fit alors passer un souffle sur la terre et les eaux se calmèrent. Les réservoirs de l’Abîme se fermèrent ainsi que les ouvertures du ciel. La pluie fut retenue au ciel et les eaux se retirèrent de la terre par un flux et un reflux.

7/ Commentaire

La cosmogonie sous-jacente au texte est encore fortement mésopotamienne. Les grands mythes cosmogoniques tels que l’Enuma Elish décrivent le système cosmique comme une grande bulle d’air et de terre (faite à partir du corps d’une déesse-mère de forme reptilienne, Tiamat, dépecé par le dieu Marduk), entourée de l’eau des cieux et de l’eau qui se trouve sous terre (façon de voir extrêmement répandue que l’on retrouve aussi dans les cosmogonies égyptiennes, et même chez Thalès le premier philosophe présocratique connu). Le texte biblique ne change rien aux croyances générales sur ce sujet pour une raison très simple : cela est totalement indifférent. Jamais la Bible ni le Coran n’ont eu vocation à expliquer le monde d’une manière scientifique.

Au bout de 150 jours les eaux diminuèrent et, au 7ème mois, le 17ème jour du mois, l’arche reposa sur le mont Ararat. Les eaux continuèrent à diminuer jusqu’au 10ème mois; le 10ème mois, au 1er jour, les cimes des montagnes apparurent.
(8-6 à 8-11) – Or au bout de 40 jours, Noé ouvrit la fenêtre de l’arche qu’il avait faite. Il lâcha le corbeau qui s’envola, allant et revenant, jusqu’à ce que les eaux découvrent la terre ferme. Puis il lâcha la colombe pour voir si les eaux avaient baissé sur la surface du sol. Mais la colombe ne trouva pas où poser la patte; elle revint à lui vers l’arche car les eaux couvraient toute la surface de la terre. Il tendit la main et la prit pour la faire rentrer dans l’arche. Il attendit encore 7 autres jours et lâcha à nouveau la colombe hors de l’arche. Sur le soir elle revint à lui, et voilà qu’elle avait au bec un frais rameau d’olivier! Noé sut ainsi que les eaux avaient baissé sur la terre.

8/ Commentaire

Les oiseaux ainsi nommés méritent commentaire. Nous avons vu que dans le texte de l’épique de Gilgamesh, à chaque envol, Noé fait partir un oiseau différent, une colombe, puis une hirondelle et, enfin un corbeau. Le choix de ces oiseaux, en soi, n’a aucune importance et relève typiquement de la dramaturgie habituelle dans un narratif. Le texte de la Genèse est encore plus concis et se limite au corbeau et à la colombe, mais précise que celle-ci revient avec une branche d’olivier. Toute une symbolique fut construite à partir de cette histoire sans légitimité aucune. En effet, à la suite de Saint Augustin, on attribue la symbolique de la paix, représentée par la colombe et le rameau d’olivier, à des origines bibliques. Or, outre le fait que la fin du déluge n’est guère représentative d’une paix entre collectivités ou individus humains, le rameau d’olivier possède bien ce sens pacifique …mais dans la tradition grecque. En associant ainsi sa culture gréco-latine à sa culture biblique (et malgré son ignorance flagrante de la culture sémitique en général et de la culture juive en particulier), Saint Augustin participe ainsi à donner du texte biblique une image littéraire. On aura à y revenir. Précisons seulement pour l’instant que pas plus le rameau d’olivier que la colombe n’ont une importance quelconque dans cet événement en dehors de rendre le narratif vivant et détaillé. Ils ne signifient rien d’autre qu’eux-mêmes.

(8-12 à 8-17) – Il attendit encore 7 autres jours et lâcha la colombe qui ne revint plus vers lui. Or, en l’an 601, au 1er jour du 1er mois, les eaux découvrirent la terre ferme. Noé retira le toit de l’arche et vit alors que la surface du sol était ferme. Au 2ème mois, le 27ème jour du mois, la terre était sèche. Dieu dit à Noé: Sors de l’arche, toi, ta femme, tes fils et les femmes de tes fils avec toi. Toutes les bêtes qui sont avec toi, de tout ce qui est chair en fait d’oiseaux, bestiaux, toutes les petites bêtes qui remuent sur la terre, fais-les sortir avec toi et qu’ils grouillent sur la terre, qu’ils soient féconds et prolifiques sur la terre.
(8-18 à 8-22) – Noé sortit, et avec lui ses fils, sa femme et les femmes de ses fils; toutes les bêtes, toutes les petites bêtes, tous les oiseaux et tout ce qui remue sur la terre sortirent de l’arche par familles. Noé éleva un autel pour le SEIGNEUR. Il prit de tout bétail pur, de tout oiseau pur et il offrit des holocaustes sur l’autel. Le SEIGNEUR respira le parfum apaisant et se dit en lui-même: Je ne maudirai plus jamais le sol à cause de l’homme. Certes, le cœur de l’homme est porté au mal dès sa jeunesse, mais plus jamais je ne frapperai tous les vivants comme je l’ai fait. Tant que la terre durera, semailles et moissons, froid et chaleur, été et hiver, jour et nuit jamais ne cesseront.

9/ Commentaire

Le message pacificateur arrive ici. Dieu reconnaît que les humains sont portés vers le mal (qui n’a aucune valeur ontologique, une existence en soi), mais promet que le châtiment universel ne se reproduira plus. Le châtiment – si châtiment il y a – oscillera donc entre individuel et collectif…sans pour autant faire tomber sur les innocents les souffrances méritées par les coupables. Le châtiment divin commence à prendre corps. Celui de la désobéissance d’Adam et d’Eve n’en était pas réellement un, Caïn ne subit aucun châtiment pour le meurtre de son frère. A partir de Noé, l’humanité part sur de nouvelles bases, moins définitivement corrompues et Dieu, lui aussi, part sur de nouvelles bases, plus équilibrées dans les rapports de justice entre l’humanité fautive et la nature désormais vidée du mal humain qui l’avait corrompue. On retrouve encore une fois le message d’éthique écologique : la nature suivra son parcours, à l’abri du fait de s’associer avec le péché humain. Ce qui signifie en clair : quel que soit le mal que les hommes pourront faire, ils devront comprendre que le reste des créatures n’y participeront pas. Il n’y a ni mal ni bien chez les animaux, les plantes, etc.

(9-1 à 9-7) – Dieu bénit Noé et ses fils, il leur dit: Soyez féconds et prolifiques, remplissez la terre. Vous serez craints et redoutés de toutes les bêtes de la terre et de tous les oiseaux du ciel. Tout ce qui remue sur le sol et tous les poissons de la mer sont livrés entre vos mains. Tout ce qui remue et qui vit vous servira de nourriture comme déjà l’herbe mûrissante. Je vous donne tout. Toutefois vous ne mangerez pas la chair avec sa vie, c’est-à-dire son sang. Et de même, de votre sang, qui est votre propre vie, je demanderai compte à toute bête et j’en demanderai compte à l’homme: à chacun je demanderai compte de la vie de son frère. Qui verse le sang de l’homme, par l’homme verra son sang versé; Car à l’image de Dieu, Dieu a fait l’homme. Quant à vous, soyez féconds et prolifiques, pullulez sur la terre, et multipliez-vous sur elle.

10/ Commentaire

Avec le suivant, il s’agit ici des deux paragraphes les plus importants de ce chapitre. Dans les exégèses classiques, on considère ces quelques lignes comme le point de départ de l’autorisation de manger de la chair. C’est peut-être vrai, mais fort anecdotique. Sinon, pourquoi associer en un seul enchaînement la vie des bêtes et celle des hommes? Manger de la chair animale n’a en principe rien à voir avec le fait de tuer son voisin. Et pourtant…
Plusieurs postulats essentiels du monothéisme se dégagent avec une précision tranchante de ces quelques lignes.
A – Le fait essentiel ici n’est pas l’interdiction ou l’autorisation alimentaire. Il s’agit d’un problème bien plus grave, celui de l’interdiction de tuer, sous toutes ses formes et – pour la première fois dans l’histoire encore relativement courte de l’humanité – la promesse que Dieu tiendra compte de toutes les violences meurtrières, celles des bêtes comme celles des hommes.
B – Le règne animal est soumis à l’Homme, comme il est soumis (par définition) à Dieu. C’est le sens des adjectifs « crains et redoutés », ou de l’expression « livrés entre vos mains ».
C – Mais, pour leur férocité intrinsèque, les bêtes comme les hommes, auront à rendre compte. Ceci ne signifie pas que les animaux subiront le jugement dernier, mais en disant ceci Dieu signifie à l’être humain (qui sans doute a déjà commencé à manifester une arrogance inacceptable) son appartenance lui aussi au règne animal. Certes, l’être humain est institué « à l’image de Dieu « comme possesseur et maître de la création, mais sa part animale reste présente et c’est de son contrôle de cette dernière qu’il aura à rendre compte.
L’histoire de Noé informe l’être humain de sa véritable place, à la fois dans la nature et hors d’elle.
D – « manger la chair » implique « verser le sang ». Ici, elle apparaît pour la première fois dans l’analogie utilisée entre le fait de verser le sang animal seulement pour s’en nourrir et verser le sang de l’autre, équivalent anthropophage.
E – Impossible, cependant, de quitter cette analyse sans s’interroger sur la phrase qui dit « qui verse le sang de l’homme, par l’homme verra son sang versé » et que d’aucuns utilisent pour justifier la peine capitale, la loi du talion ou la simple vengeance et qui serait à rapprocher du verset de Matthieu (26;52), où Jésus dit : Remets ton épée à sa place car tous ceux qui prendront l’épée périront par l’épée ». Replacée dans son contexte – dans le cas qui nous occupe ici et dans celui de l’Évangile de Matthieu – elle reprend sa valeur anthropologique : le conflit est une arme à double tranchant, qui se retourne inéluctablement contre son utilisateur. Celui qui amène la mort violente à l’humanité doit savoir qu’il enclenche ainsi une chaîne de violence qui peut devenir incontrôlable. Ce verset n’est donc surtout pas un encouragement à tuer celui qui tue (acte discutable, mais acte de justice). Il constitue un avertissement anthropologique sur le danger de la violence, une violence que Dieu lui-même vient d’utiliser en se promettant de ne plus recommencer et en invitant les bêtes sous toutes leurs formes (y compris les humains) à l’éviter à tout prix.

(9-8 à 9-17) – Dieu dit à Noé accompagné de ses fils: Je vais établir mon alliance avec vous, avec votre descendance après vous et avec tous les êtres vivants qui sont avec vous: oiseaux, bestiaux, toutes les bêtes sauvages qui sont avec vous, bref tout ce qui est sorti de l’arche avec vous, même les bêtes sauvages. J’établirai mon alliance avec vous: aucune chair ne sera plus exterminée par les eaux du Déluge, il n’y aura plus de Déluge pour ravager la terre. Dieu dit: Voici le signe de l’alliance que je mets entre moi, vous et tout être vivant avec vous, pour toutes les générations futures. J’ai mis mon arc dans la nuée pour qu’il devienne un signe d’alliance entre moi et la terre. Quand je ferai apparaître des nuages sur la terre et qu’on verra l’arc dans la nuée, je me souviendrai de mon alliance entre moi, vous et tout être vivant quel qu’il soit; les eaux ne deviendront plus jamais un Déluge qui détruirait toute chair. L’arc sera dans la nuée et je le regarderai pour me souvenir de l’alliance perpétuelle entre Dieu et tout être vivant, toute chair qui est sur la terre. Dieu dit à Noé: C’est le signe de l’alliance que j’ai établie entre moi et toute chair qui est sur la terre.

11/ Commentaire

Conclusion inévitable de l’histoire. Pour confirmer l’analyse ci-dessus, l’alliance est établie entre Dieu, les hommes et – ce qu’on oublie souvent de dire – tous les autres êtres vivants. Il ne s’agit donc pas d’une alliance entre Dieu et les hommes comme on a tendance en général à définir cette première alliance (opposée de ce fait à la deuxième Alliance entre Dieu et le peuple hébreu qui viendra plus tard). Ce message, à savoir que l’alliance se passe entre Dieu et tous les êtres vivants, est répété cinq fois, pour assurer que l’on a bien compris. Mais a-t-on réellement compris? Si l’Alliance se passe entre Dieu et toutes les créatures terrestres, si en plus toutes les créatures sont malgré cela soumises à l’être humain, cela signifie que la responsabilité de ce dernier est double, d’une part directement envers son créateur (en tant que son allié direct) et d’autre part envers la création (en tant que co-alliée). En bref, le navire Terre navigue désormais sur un chemin établi sur des bases contractuelles, des bases qui ne risquent de s’effondrer que par le déchaînement de la violence, violence de l’homme sur la nature, violence de la nature en retour sur l’homme et violence de l’homme sur l’homme.